Une épine dans le corps ! Les Congolaises dans les mines artisanales

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De mai 2014 à juin 2015, j’ai évalué les activités des femmes sur des sites miniers artisanaux dans sept provinces de la République démocratique du Congo (RDC) pour le compte de Promines. Promines était une institution financée par la Banque mondiale dont l’objectif était d’améliorer la gouvernance minière, mais elle a depuis cessé ses activités. À l’époque, la RDC comptait 11 provinces. Grâce à cette mission de conseil, j’ai découvert l’univers complexe de l’exploitation minière artisanale, une activité née de conditions de vie précaires et d’un contexte économique difficile.

L’artisanat minier reste faiblement formalisé en RDC, même si la loi minière votée en 2002 l’a reconnu pour la première fois comme une activité professionnelle. Les artisans manquent de zones d’exploitation artisanale (ZEA), pourtant définies et exigées par le Code minier, réformé en 2018, qui les érige en cadre de l’exploitation artisanale.

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Douze ans plus tard, la situation n’a pas beaucoup changé. La plupart des « creuseurs », comme on les appelle, n’ont pas d’espace propre. Ils travaillent sur des sites industriels tolérés pour des raisons sociales, mais sans sécurité juridique. Pourtant, l’artisanat minier représente entre 20 et 30 % des minerais exportés par la RDC, selon certains. Dans certaines provinces, les industriels achètent de vastes étendues et les creuseurs doivent se faufiler entre leurs mailles pour travailler. Il n’y a que l’État qui peut contraindre les industriels à céder quelques carrés miniers aux creuseurs pour qu’ils puissent exploiter. Un carré minier représente environ 80 hectares [précisément 84,955 ha (≈ 0,85 km²) sur le plan cadastral].

En son article 30, alinéa E, statuant sur la superposition, c’est-à-dire l’exploitation sur le titre minier industriel, le Code minier dispose qu’on peut superposer l’artisanat, mais à condition que les détenteurs de la concession acceptent et cèdent, par écrit et volontairement, ces deux carrés ou un seul carré. TFM, à lui seul, dispose de 1 600 km², KCC, Mutanda et Kamoa se partagent entre 800 et 1 000 km² chacun. C’est à l’État de négocier avec les industriels ; malheureusement, on ne voit souvent l’État que lorsque les scènes de révolte et de violence se succèdent, comme c’est souvent le cas au Lualaba. Dans d’autres provinces, la violence dans ce domaine est moindre, car il y a peu d’industriels, mais la négligence, voire l’absence de l’État dans les zones d’exploitation minière artisanale est flagrante. Les hommes, les femmes et les enfants qui travaillent sont voués à leur propre sort. Souvent, l’accès y est très difficile.

Pendant ma consultance, me rendre sur les sites était un travail de titan. Pour y arriver, j’empruntais tous les moyens de transport imaginables qui circulent dans les milieux ruraux de la RDC : moto, pirogue, vieilles Jeeps Land Rover et la marche.

Moi, dans une pirogue motorisée lors de la traversée du fleuve Congo en route vers Kaïlo en provenance de Kindu

Pour rejoindre certains sites, j’avais passé des nuits à la belle étoile faute de logement ; parfois, je logeais dans des couvents et des monastères. Et que découvrais-je ? L’image d’un résidu de misère humaine dans des zones précaires, pleines de tentes, de structures délabrées faites de tôles de fer et de bâches, abritant des milliers de personnes, avec de petits restaurants, des échoppes et des logements sommaires qui naissent à la découverte des filons d’or, des gisements de métaux tels que le cuivre, le cobalt, le lithium…. Un monde irréaliste, difficile à décrire où sévit une pauvreté immense et polymorphe. Un monde où l’instinct de survie cède à l’humanisme pur et simple, où les femmes encourent des risques considérables pour nourrir leurs progénitures, car la présence paternelle est quasi inexistante. Des femmes qui, quelles que soient leurs conditions, travaillent d’arrache-pied, bien que sous-payées, mal payées ou sans solde. « C’est mieux que rien. », concèdent-elles.

Les sites artisanaux ?

C’est une jungle où la loi du plus fort prévaut. Cet article vous présente des images de femmes qui travaillent et vivent dans les communautés minières artisanales, diverses, complexes et très négligées de la République démocratique du Congo (RDC). Malgré une attention accrue portée, pour le moment, au genre et à l’exploitation minière artisanale, les femmes y demeurent à la périphérie. Environ 30% des personnes qui travaillent dans les mines artisanales en RDC sont des femmes. Contrairement à l’image répandue, les femmes ne sont pas seulement « autour » des mines. Elles en sont un rouage. Elles exercent diverses activités qui contribuent à renforcer le travail des hommes sur les sites.

Certaines de ces activités sont directement liées à l’exploitation de différents minerais, à savoir la gestion des hangars de lavage, le lavage des minerais, le creusement de trous sur les sites, le tamisage, le broyage et le concassage des roches et des pierres, le transport des sceaux de minerai, ainsi que l’achat et la vente de minerais. Elles pratiquent également d’autres activités, dont la restauration, la gestion des buvettes, le commerce de fruits et de condiments, la vente d’eau et de charbon de bois, la lessive pour les hommes, ainsi que le travail du sexe, en plus d’être des ménagères et des mères de famille. Rares sont les femmes qui sont propriétaires ou copropriétaires d’un puits, membres de coopératives ou leaders communautaires. Donc, tout un écosystème économique qui repose sur elles. À Ituri, Josephine Kibondo et Moza Zawadi, deux orpailleuses interrogées par l’ONG canadienne IMPACT, racontent la même chose : un travail dur, mais un revenu sur lequel repose leur famille.

Lavage de cassitérite au site K7 de Kailo au Maniema Femmes commerçantes à Rubaya, Masisi, N. Kivu

Au Maniema, elles pratiquent l’orpaillage artisanal à Kampene, ainsi qu’à Misisi et à Kamituga dans le Sud-Kivu, et à Mangerujipa dans le Nord-Kivu. À Kailo, toujours dans le Maniema, elles extraient la cassitérite et l’étain . À Masisi, dans le Nord-Kivu, elles exploitent la colombine-tantalite (coltan). Dans le Kasaï, où se trouvent des gisements de diamants, les femmes s’adonnent à l’exploitation de ces gisements. Au Katanga, elles extraient du cuivre et du cobalt à Kipushi et à Kasulo. (Photo : tri des roches à Kasulo, Lualaba)

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Toutes ces activités extractives, menées de manière rudimentaire, sont très dangereuses et précaires, bien que parfois lucratives. L’inégalité entre les genres dans les mines artisanales s’accentue également parce que les politiques et réformes relatives à l’exploitation minière artisanale ne prennent pas en compte les besoins des femmes. Il n’y a aucune mention spécifique des femmes dans le Code minier, si ce n’est au Titre 1, Chapitre 1, article 5, où les femmes ne sont mentionnées que deux fois, très brièvement, et où il est interdit aux femmes enceintes de travailler dans l’exploitation minière. Un dispositif carrément ignoré, comme l’illustre la photo de cette femme enceinte à Misisi, dans le Sud-Kivu.

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La capacité et la volonté politique ne sont pas encore visibles, et la dynamique et les relations de pouvoir dans le système actuel d’exploitation minière artisanale et de commerce demeurent très complexes.

SAEMAPE est l’institution étatique chargée de réglementer l’EMAPE (l’exploitation minière artisanale à petite échelle).

SAEMAPE (anciennement appelé SAESSCAM) a vu le jour avec la publication du décret n° 047-C/2003 du 28 mars 2003 portant création et statuts d’un service public dénommé service d’assistance et d’Encadrement de l’exploitation minière artisanale et à petite échelle.

Le SAEMAPE, est un service public, à caractère technique, doté d’une autonomie administrative et financière. Le SAEMAPE a pour objet, sur l’ensemble du territoire national, de « promouvoir l’émergence d’une classe moyenne congolaise dans le secteur de la petite mine en assurant la formation et en apportant l’assistance technique et financière aux coopératives minières et aux exploitants du secteur de la petite mine, en vue de renforcer leurs capacités managériales ».

On peut résumer son objectif en ces trois points :

  • Assainir l’espace minier d’exploitation artisanale et semi-industrielle par l’assistance et l’encadrement de la petite mine en vue de promouvoir l’émergence d’une classe moyenne dans le secteur minier ;
  • Préparer l’après-mine par la mise en œuvre des projets de développement intégré en faveur des communautés locales de base;
  • Canaliser la production des exploitations artisanales et de la petite mine vers le circuit officiel de commercialisation afin de lutter contre la fraude liée aux substances minérales et de maximiser les recettes de l’État[1].

Dans la plupart des provinces, les bureaux de la SAEMAPE, voire certaines divisions des Mines, manquent d’infrastructures adéquates.

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Bureau des Mines, Demba, Kasaï Central

Bureau SAEMAPE, Kailo, Maniema

En outre, l’expérience de terrain démontre que, jusqu’à présent, cette structure n’a eu aucun impact positif. L’application de diverses politiques dans le domaine ne respecte pas les règlements. J’avais noté que la perception de la notion de violence elle-même faisait défaut. En effet, en discutant avec ces femmes, j’ai compris que le harcèlement, par exemple, n’est pas considéré comme une forme de violence. L’accent étant plutôt mis sur les cas de viol et de violence physique.

Sur ce sujet, même si les travailleurs de SAEMAPE en ont connaissance, leur perception reste teintée d’habitudes traditionnelles ou villageoises et de croyances qui confèrent à l’homme un pouvoir sur la femme. Ainsi, les violences sont rarement dénoncées, ce qui accroît la vulnérabilité des femmes. Dans d’autres cas, les femmes préfèrent même se taire sur certains comportements malsains à leur égard, de peur d’être par la suite violentées par leurs auteurs.

Creuser, laver, survivre !

Le travail est dur, tout comme les conditions de vie. Tout le monde travaille dans des conditions insalubres, sans aucune protection. Souvent, il n’y a ni toilettes, ni soins de santé, ni quelques services que ce soit. Quant à l’hygiène, la santé et la sécurité au travail, aucune norme n’est prise en compte. Les décès sont innombrables et aucun service de l’État n’intervient. « Lorsqu’un service de l’État vient nous voir, c’est tout simplement pour nous rançonner », m’avait expliqué une dame à Kasulo. Selon la coopérative COMIAKOL, elles y sont 1 045 sur un site qui emploie plus de 32 000 personnes. Le chiffre dit à lui seul la place des femmes dans l’EMAPE congolaise : présentes partout, minoritaires dans les registres, invisibles dans les statistiques officielles.

Un métier de femmes, mais pas celui qu’on croit

Dans le cobalt, le calcul est simple. L’EMAPE fait vivre entre 150 000 et 200 000 personnes en RDC et représente 10 à 15 % de la production nationale. À Kolwezi, ce travail est mieux payé que n’importe quelle autre activité locale, et il verse en espèces, chaque jour. Pour des ménages où environ 58 % des femmes sont la principale source de revenus, cette liquidité quotidienne vaut de l’or. Plusieurs expliquent qu’elles ont pu, à force de saison, ouvrir un salon de coiffure ou un petit service de restauration, mais à quel prix ?

Creuseuses à Katapula, Kipushi, Haut-Katanga

Restauration à Visiki près de Beni, Nord-Kivu

Sous les minerais, les corps subissent !

Le revers est physique, et documenté. Une étude du syndicat IndustriALL, publiée après une visite du site de Mutoshi en octobre 2025, décrit des conditions de santé et de sécurité déplorables : zones d’exploitation non durables, installations sanitaires inadéquates, eau souillée utilisée toute la journée et résume : « Les femmes employées dans ces mines artisanales travaillent dans et autour des sites d’extraction de cobalt et de cuivre dans des conditions difficiles, dans des zones d’exploitation artisanale non durables et avec des installations sanitaires inadéquates. Dans le cadre de leur travail, elles utilisent très souvent de l’eau sale, ce qui les rend particulièrement vulnérables aux maladies, telles que les infections urogénitales, les maladies de la peau, les mycoses vaginales, les verrues et les menstruations irrégulières. »

A Katapula à Kipushi derrière l’usine de KIKO, les femmes se plaignent des conséquences de la radioactivité dans l’air provenant des rejets surtout ceux de cobalt dans leur système et qui entraine des perturbations de cycle de menstruations, douleurs au dos, perturbations respiratoires et un taux élevé des malformations congénitales à cause de la présence des minerais ionisants dans le site.

S’y ajoutent des croyances tenaces. Dans plusieurs communautés, la présence d’une femme au fond du puits serait synonyme de la disparition du minerai, voire de malchance liée au cycle menstruel. Résultat : les femmes sont écartées des puits les plus productifs et reléguées aux tâches de surface, moins bien rémunérées.

La violence, pain quotidien sur les sites

C’est le point le plus sombre. Lors d’une visite du site, les femmes s’étaient confiées. La violence avait tellement dépassé les bornes qu’elles ont été contraintes de faire castrer un monsieur qui violait de vieilles femmes, des jeunes dames et des jeunes et petites filles. Il succomba à ses blessures et l’omerta règne dans cette communauté qui n’a plus jamais connu de viols.

Dans une enquête menée par la WILPF (Women’s International League for Peace and Freedom) en RDC auprès de femmes du Haut-Katanga, 73,75 % des personnes interrogées déclarent que les femmes subissent des violences sexuelles sur les sites. Elles sont 71 % à ne pas se sentir en sécurité là où elles travaillent. Le rapport relève aussi des grossesses précoces chez des filles de 13 à 15 ans, des infections sexuellement transmissibles, des viols commis dans le cadre de rites traditionnels censés faire « céder le corps sans résistance », et des chantages.

IndustriALL confirme, en 2025, que la discrimination, l’intimidation et la violence sexiste restent monnaie courante, alimentées par des stéréotypes et des pratiques culturelles néfastes. Des chercheuses vont plus loin : dans l’est du pays, le discours qui présente le départ des femmes des sites comme la seule protection possible occulte le fait que, faute d’alternatives économiques, les zones minières offrent aussi à certaines un refuge relatif contre d’autres formes d’insécurité.

À cela s’ajoute l’économie du travail lui-même. Les revenus quotidiens déclarés vont de 50 centimes à 9 dollars américains, et rares sont ceux qui atteignent le haut de la fourchette. Les prix sont fixés par les négociants ; les jours sans minerai ne paient pas, et la dépense de santé reste à la charge de chacune.

Ceux qui changent la donne

Annie Sinanduku Mwange, présidente du Réseau national des femmes dans les mines (Renafem), construit depuis des années un mouvement présent dans les 26 provinces du pays. Bertha Bangala, 36 ans, résume la méthode : faire construire des latrines près des sites, et rappeler aux hommes que la loi donne aux femmes le droit d’accéder aux sites miniers exactement comme eux, et que le harcèlement sexuel est un délit.

D’autres organisations travaillent sur le levier économique. L’ONG canadienne IMPACT promeut l’épargne et le crédit communautaire responsable, en RDC puis au Burkina Faso : l’idée est qu’une femme qui accède à un crédit et à un compte d’épargne réduit sa dépendance au jour le jour — et, par ricochet, la pression qui pousse ses enfants vers les mines. La Fair Cobalt Alliance documente la même logique à Kolwezi, où les associations villageoises d’épargne et de crédit financent des activités génératrices de revenus et l’éducation des enfants.

Le cadre juridique existe, sur le papier. Le Code minier et les lois relatives aux violences sexuelles ont été renforcés. Mais l’écart entre le texte et la réalité reste important : reconnaissance officielle limitée, accès à la carte de creuseur entravé, droits fonciers et miniers rarement détenus par des femmes. Au ministère provincial des Mines, on admet la marginalisation.

Desiderata des femmes dans les sites

Les femmes des mines artisanales congolaises ne demandent pas qu’on les en sorte. Elles demandent des latrines, de l’eau potable, des prix justes, la reconnaissance de leur statut et le droit d’accéder au puits sans être harcelées. La question posée n’est pas humanitaire : elle est économique. Un site où la moitié de la main-d’œuvre travaille sans protection sanitaire, sans titre et sans recours n’est pas seulement injuste — il est instable.

L’administration des mines manque de personnel qualifié et conscient, en plus d’être étranglée par les services faucons, voire par certaines autorités en mal de pouvoir. Les interpositions et recommandations ne permettent pas d’exercer un contrôle rigoureux tant sur la production que sur les transactions. Les activités de l’artisanat minier telles qu’elles se déroulent en RDC aujourd’hui sont une vraie épine dans le corps des creuseurs et des femmes qui travaillent dans ces sites. Dans 2 Corinthiens 12 :7, lorsque l’apôtre Paul demandait à Dieu de lui « enlever l’écharde dans sa chair », le Seigneur lui répondait : « Ma grâce te suffit… ». Paul, au moins, avait reçu la réponse de Dieu. Qui pourra entendre les cris de ces femmes qui souffrent dans les sites miniers ?

Pour améliorer les conditions de vie des femmes et des hommes qui travaillent dans l’artisanat minier, la RDC doit formaliser ce secteur à l’instar de la Tanzanie, le seul pays africain à l’avoir fait, en intégrant l’EMAPE dans l’économie nationale par le biais de réglementations, de permis, d’accès au financement et d’un soutien technique pour la participation des Tanzaniens à cette activité génératrice de revenus. 

Galerie

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Orpailleuses à Misisi, Sud-Kivu

Réunion avec les femmes à Bakwampika, Kasai-Central

Résultat de recherche d'images pour "exploitation artisanale de diamant"

Tamisage de diamant à Tshilanga, Kasai

Concassage des pierres au site Calvaire, Kamituga, Sud-Kivu

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A person carrying a large pot on her head

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Les femmes creuseuses à Kampene, Maniema

Transport des pierres à Mangerujipa, Nord-Kivu

Références

  1. Source: www.saemape.cd/historique ↑


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