Non, elles ne sont pas si rares. Le nom est trompeur, un vrai faux ami, car les terres rares sont aussi abondantes que le cuivre, le nickel, le zinc ou le plomb et plus abondantes que l’or, l’argent, le platine ou le palladium dans la croute terrestre et représentent 0,08 % de l’écorce terrestre. Elles sont tout simplement qualifiées de « rares » parce qu’elles ne se rencontrent qu’en très faibles proportions au sein de minéraux relativement peu répandus. Et aussi, il est très difficile de les trouver à l’état pur. Leur nom français vient sans doute d’une traduction approximative de l’anglais, rare-earth éléments (REE), traduite comme « éléments rares sur terre » (ETR, sigle français). En anglais on trouve aussi le sigle REY signifiant rare-earth elements and yttrium. En outre, ce ne sont pas de terres, ce sont des métaux.
Leur découverte
Au XVIIIᵉ siècle, le terme « terres » fut utilisé par un minéralogiste amateur suédois, lieutenant d’artillerie, Karl Arrhenius (homonyme du célèbre chimiste du milieu du XIXe siècle), qui découvrit un nouveau minéral à Ytterby, petit village près de Stockholm (Suède). Du nom de ce village dériveront ceux d’une grande partie d’autres éléments qui avaient été découverts et que les chimistes suédois vont désigner les oxydes de métaux.
Le terme « terres rares » regroupe 17 métaux et composés métalliques chimiquement similaires, dont 15 éléments du tableau périodique appelés les lanthanides, ainsi que les métaux de transition que sont le scandium et l’yttrium. Ces deux derniers éléments présentent des propriétés similaires à celles des lanthanides et se trouvent généralement dans les mêmes gisements de minerai.

Figure 1: Symboles des terres rares encerclés de rouge
La terre rare la plus abondante est le cérium (environ 48 parties par millions ou p.p.m.), dont la concentration moyenne est supérieure à celle du cuivre. Arrive ensuite le néodyme (env. 24 p.p.m.) et le lanthane (env. 18 p.p.m.), plus abondants que le cobalt et le nickel. Les autres terres rares sont beaucoup moins présentes, particulièrement le thulium et l’europium (env. 0,5 p.p.m.). Certains des minéraux sont riches en terres cériques (monazite, bastnaésite, cérite), d’autres contiennent préférentiellement les terres yttriques (samarskite, xénotime) et quelques-uns mélangent les terres rares lourdes [Europium (Eu 63), Gadolinium (Gd 64), Terbium (Tb 65), Dysprosium (Dy 66), Holmium (Ho 67), Erbium (Er 68), Thulium (Tm 69), Ytterbium (Yb 70)], et les terres rares légères [(Lanthane (La 57), Cérium (Ce 58), Praséodyme (Pr 59), Néodyme (Nd 60), Prométhium (Pm 61), Samarium (Sm 62)].
La rareté des terres rares découle principalement de la complexité de leur extraction et de leur séparation. Cette extraction est très risquée, techniquement complexe et très coûteuse. Elle implique l’usage de procédés chimiques particulièrement polluants, avec notamment de l’acide sulfurique et nitrique, et requiert d’énormes quantités d’eau et d’énergie, car ils s’effectuent le plus souvent à haute température. Tous ces procédés entraînent le rejet de nombreux éléments toxiques. Par exemple, il faut broyer environ 50 tonnes de roche pour obtenir un seul kilo de gallium, et jusqu’à 1 200 tonnes pour un kilo de lutécium. En plus, toutes les terres rares contiennent des éléments radioactifs. C’est pourquoi de nombreux pays sont réticents à les produire.
Même si les noms des terres rares ne sont pas vraiment familiers, nous connaissons quand même tous les produits qu’elles fabriquent comme l’illustre le tableau ci-dessous :
| Nom de l’élément avec symbole et no. atomique | Photo | Concentration moyenne dans la croûte terrestre (ppm) | Usages connus |
| Lanthane (La) – 57 | 39 | Catalyseurs, batteries | |
| Cérium (Ce) – 58 | 66 | Polissage des verres, catalyseurs | |
| Praséodyme (Pr) – 59 | 9,2 | Aimants, alliages | |
| Néodyme (Nd) – 60 | 41 | Aimants puissants | |
| Prométhium (Pm) – 61 | Extrêmement rare | Générateurs nucléaires | |
| Samarium (Sm) – 62 | 7,05 | Aimants, réacteurs nucléaires | |
| Europium (Eu) – 63 | 2 | Phosphores, écrans | |
| Gadolinium (Gb) – 64 | 6,2 | Imagerie par résonance magnétique (IRM) | |
| Terbium (Te) – 65 | 1,2 | Phosphores, dispositifs électroniques | |
| Dysprosium (Gd) – 66 | 5,2 | Aimants, réacteurs nucléaires | |
| Holmium (Ho) – 67 | 1,3 | Applications en IRM | |
| Erbium (Er) – 68 | 3,5 | Fibres optiques | |
| Thulium (Tm) – 69 | 0,52 | Laser, équipements médicaux | |
| Ytterbium (Yb) – 70 | 3 | Optique, métallurgie | |
| Lutécium (Lu) – 71 | 0,8 | Catalyseurs, applications nucléaires | |
| Scandium (Sc) – 21 | 22 | Alliages légers | |
| Yttrium (Y) – 39 | 33 | Céramiques, lasers |
Si la plupart ont été découvertes au XVIIIème siècle, leur exploitation industrielle a réellement démarré dans les années 70 avec la fabrication des tubes cathodiques des téléviseurs. Les États-Unis en ont été, entre 1965 et 1985, les premiers producteurs. Ils exploitaient le gigantesque gisement de Mountain Pass, en Californie, principale source mondiale des terres rares jusqu’aux années 1980. Mais, pour des raisons de conformité aux normes environnementales, ce pays a réduit considérablement l’exploitation des terres rares jugée trop polluante. En effet, le raffinage des terres rares est aussi très nocif en raison de la présence d’éléments radioactifs.
Malgré cela, leur rôle est essentiel dans les industries modernes, notamment pour la fabrication de batteries et d’ordinateurs, ce qui en fait des ressources très recherchées. Les « terres rares » sont également essentielles à la technologie médicale, comme la chirurgie au laser et les examens IRM, ainsi qu’aux technologies clés de la défense.
Un rapport du CSIS, un centre de recherche américain, indique que les technologies de défense telles que les avions à réaction F-35, les missiles Tomahawk et les drones Predator dépendent de ces minéraux. Ci-bas, en voici l’illustration :

En voici l’utilisation dans l’industrie automobile :

Terres rares en République Démocratique du Congo (RDC)
Les deux Kivu et le Maniema renferment les plus grandes réserves de la monazite, un minéral ferromagnétique, qui est l’une des principales sources de terres rares et de thorium, se présentant sous forme de phosphate. Elle contient du cérium, du lanthane et du thorium. Celui-ci est le composant le plus abondant dans la monazite. Les terres rares en RDC se concentrent en grains dans les alluvions stannifères et aurifères . « La monazite a été valorisée en RDC à partir de 1969. Les concentrés exportés titraient environ 64% d’oxydes de terres rares. Mélangée à la cassitérite, elle était récupérée par des séparateurs magnétiques dans les centrales d’épuration de l’ex-Sominki. Elle a été exportée jusqu’en 1990. » (Mupepele, p.136)
Selon la Cellule Technique de Planification minière congolaise (CTCPM), la société Umoja Wetu a exporté 75 000 kg de monazite en 2025 pour une valeur de 268 750 USD vers Hong Kong.


Figure 2: Monazite @ Gemrock Figure 3 : Quelques lanthanides @ Wikipedia
En dehors du Kivu, on trouve la monazite dans le Kasaï-Oriental et au Katanga dans les gisements de Shinkolobwe dans le Haut-Katanga à environ 20 km de Likasi.
La géopolitique des terres rares
Si la rareté des terres rares existe, c’est celle des pays producteurs : 97% de la production des terres rares se fait aujourd’hui en République populaire de Chine. Avec la délocalisation de leur production, les États-Unis ont progressivement et involontairement cédé à la Chine le contrôle d’environ deux tiers de l’extraction mondiale de terres rares. Elle est désormais en position d’oligopole. Elle détient un quasi-monopole sur la séparation et le raffinage, dont la grande extraction s’effectue principalement en Mongolie-Intérieure, notamment au dépôt de Bayan Obo, dans le district minier de Baiyun. Selon les données de l’U.S. Geological Survey (USGS), la production mondiale de minerai de terres rares a atteint 301 000 tonnes métriques en 2024, dont 270 000 tonnes métriques en provenance de Chine, soit 69 % du total mondial, comme l’illustre ce tableau.
| Production mondiale d’ETR par pays en 2024 selon USGS | |||
| Rang | Pays | Tonnes | Pourcentage de total |
| 1 | Chine | 270 000 | 69% |
| 2 | États-Unis | 45 000 | 12% |
| 3 | Birmanie (Myanmar) | 31 000 | 8% |
| 4 | Australie | 13 000 | 3% |
| 5 | Thaïlande | 13 000 | 3% |
| – | Autres pays | 18 000 | 5% |
| – | Total | 301 000 | 100% |
En plus, la Chine détient la majorité des terres rares lourdes, un sous-ensemble de métaux de transition caractérisés par une masse atomique plus élevée, une moindre abondance et une forte valeur technologique. Mais il avoue que la domination de la Chine sur la chaîne d’approvisionnement en « terres rares » ne s’est pas faite du jour au lendemain. Elle est le résultat de décennies d’investissements et de politiques gouvernementales stratégiques.
Le quasi-monopole chinois a incité plusieurs pays à relancer l’exploration. Ces terres rares dont personne ne parlait trop ni ne voulait font actuellement l’objet de conversations de tout le monde et aussi la raison d’insomnie pour certains dirigeants dans le monde. Les gens se réveillent et constatent que les terres rares sont indispensables à l’électronique des smartphones et des voitures électriques, dont le nombre explose. Sans parler des fusées et des missiles.
Ce matin, par exemple, Reuters rapporte que la pénurie de terres rares s’aggrave pour les entreprises américaines des secteurs aérospatial et des semi-conducteurs, notamment « les terres rares telles que l’yttrium et le scandium », qui sont « presque entièrement produites en Chine ». A sa guise, elle impose des restrictions sur les exportations selon ses besoins politiques et économiques (comme elle l’a fait en 2014), ce qui lui donne la capacité d’en contrôler toute la chaîne commerciale. Renverser la situation ne se fera pas en un tournoi.
D’où la nécessité pour les pays de, soit intensifier l’exploration, soit de diversifier leurs chaînes d’approvisionnement pour augmenter leurs capacités de transformation nationales. Cependant, l’extraction, le traitement et la séparation des terres rares sont des procédés très énergivores, en eau et en produits chimiques. Donc, quelles que soient les initiatives et les actions prises dans ce sens-là, cela nécessiterait des investissements colossaux et prolongés, des avancées technologiques et des coûts globaux susceptibles d’être plus élevés que ceux de la dépendance antérieure à l’égard de la Chine.

En mars 2025, le président américain Donald Trump avait ordonné au ministère américain du Commerce d’identifier les moyens d’accroître la production nationale de minéraux critiques et de réduire la dépendance aux importations. Parmi les 34 minerais critiques identifiés, les dix-sept terres rares en font partie. Cependant, l’industrie minière se heurte à un réel problème de financement aujourd’hui. Pour certains, la solution simple pour accélérer l’approvisionnement est le recyclage.
Recyclage
Aujourd’hui, c’est la ruée vers la diversification des approvisionnements en terres rares. Non seulement les pays doublent leurs efforts d’exploration, mais ils mettent également en œuvre des projets de recyclage et de retraitement. Plusieurs projets de recherche consistent, par exemple, à récupérer les métaux rares présents dans les accumulateurs, les aimants, les condensateurs, les écrans, etc. À l’heure actuelle, on enregistre peu de succès dans cette initiative pour diverses raisons : cela est technologiquement difficile, le volume de matériau à recycler est encore peu élevé, certaines terres rares sont jugées irremplaçables, les produits de substitution peuvent avoir des performances moindres, et par conséquent, comme l’explique Bihoux, : « … à l’échelle mondiale, le taux de recyclage, pour au moins la moitié de ces métaux, est inférieur à 1 %. » (Bihouix, 2023, p. 566).
Prix des terres rares
Le cours d’une terre rare dépend de son application et de sa rareté. La demande ne cesse de croître, mais le marché doit se plier aux exigences et aux caprices des producteurs et des exportateurs, dont la Chine et le Myanmar (Birmanie). Les terres les plus onéreuses sont l’europium, le terbium, le dysprosium ou encore le lutécium, qui se vendent plus cher que l’argent, par exemple. L’europium, très recherché pour les luminophores de tous nos écrans, peut atteindre 11 805 USD/kg. À l’inverse, le lanthane, assez abondant et sans propriétés industrielles particulièrement intéressantes, va valoir moins de 120 USD/kg. Ce qui rend ce marché très volatile.
Conclusion
Les terres rares ne sont pas du tout rares. Elles se trouvent dans la croûte terrestre, dans les mers et les océans, et il y en a qui parlent de leur occurrence à la Lune et sur d’autres planètes. Tandis que leurs réserves sont difficiles à évaluer, seule leur extraction et leur séparation les rendent rares. Pourtant, que ce soit pour la métallurgie, les catalyseurs chimiques, les semi-conducteurs ou encore les ordinateurs et les systèmes audio, les terres rares ont de multiples usages dans divers domaines. Leur enjeu est colossal, car ces éléments sont cruciaux pour les technologies vertes (batteries, éoliennes, panneaux solaires), l’électronique (smartphones, ordinateurs) et, bien sûr, la défense (radars, missiles, avions de chasse). Grâce aux nouvelles technologies et aux efforts d’exploration, le monde en parlera davantage.
Référence
- Bihouix Philippe, « High tech ou Low tech ? », in Philippe Boursier et Clémence Guimont (dir.), Écologies. Le vivant et le social. Paris, La Découverte, « Hors collection Sciences Humaines », 2023, 624 p.
- Sylvain Kahn et Laure Birckel, « Les terres rares en cartes et dans la presse : un marché stratégique », février 2012 (mis à jour en janvier 2016), complément à une émission de « Planète Terre », avec Christian Hocquard du BRGM (Bureau des recherches géologiques et minières
- Cellule Technique de Coordination et de Planification Minière, Statistiques minières provisoires & partielles, Exercice 2025, Kinshasa-Gombe, RDC
- Léonide Mupepele, Monti, L’industrie minérale congolaise – Chiffres et défis, Tome 1, L’Harmattan RDC, Paris, 2013
- https://ressources-naturelles.canada.ca/mineraux-exploitation-miniere/donnees-statistiques-analyses-exploitation-miniere/faits-mineraux-metaux/faits-elements-terres-rares
- pubs.usgs.gov/fs/2014/3078/pdf/fs2014-3078.pdf
- www.rncan.gc.ca/mineraux-metaux/accueil
- https://mrnf.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/fascinantes_terres_rares.pdf
Commentaires sur le numéro de janvier 2026 – Le démon dans le cobalt congolais
« Merci et bravo, Margaret. Cependant, j’ai note quelques faits, qui ne sont pas corrects, notamment sur l’actionnariat de KFM (l’Etat congolais a 5%), production du cobalt (ton tableau ferait plutôt référence a l’hydroxyde de cobalt et pas au métal) et le prix (au moment de la suspension des exportations, le prix LME était à USD 21,000 et au moment de la levé de cette mesure il était à plus de USD 50,000 – donc une augmentation de plus de 100%. » – Benjamin Katabuka, Lubumbashi, RDC
« Très instructif. Mes encouragements à continuer. » – Akili Ngandu, Afrique du Sud
« Merci Maggie pour cet article fouillé, profond et enrichissant. » – Sumaili Charlie Kabika, Canada
« Le langage utilisé est vraiment fort: Kobald – esprit maléfique, les péchés mortels, exorcisme. 80% des réservoirs sont en rdc. Revenus en milliards. La RDC doit investir et diversifier judicieusement tant que ce produit demeure stratégique. En effet, on parle de l’élimination ou de la réduction du cobalt dans les batteries des véhicules électriques. Merci d’avoir partagé ! » — Oscar Mbaya, Canada
